Alphabet

Article paru dans Les Plumes n° 33

Alphabet, c’est une arme d’instruction massive, une force tout à la fois tranquille et implacable qui met en relation le fonctionnement de la scolarité et celui de la société occidentalisée, et l’échec de l’une et de l’autre. Ce qui frappe dans ce documentaire – et qui est bienvenu – c’est qu’il est frontal, et ce, sans être agressif : il fait le simple et sain constat que, telle l’agriculture, l’école conventionnelle est basée sur un modèle et une finalité industriels, et qu’elle n’est pas là pour permettre aux enfants de s’épanouir et d’exprimer leur créativité et leur curiosité, mais pour produire de la quantité, des individus « fonctionnalisés et dressés », indispensables pour faire fonctionner l’économie et assurer la richesse d’une minorité. De fait, lorsqu’est demandé à de jeunes cadres, issus de ce modèle éducatif et formés dans un contexte aliénant, ce qu’ils pensent devoir apporter à l’entreprise, leur réponse est : « La productivité avant tout, à n’importe quel prix. Le reste ne compte pas. » Comment un enfant intuitif, joueur, créatif et unique en arrive-t-il à devenir cet adulte qui pense et s’exprime par les mots et les idées d’un système qui le broie ? Les bancs de l’école, où beaucoup passent près de 20 années (!), fournissent une réponse : par un apprentissage unique et compétitif, la capacité de trouver plusieurs réponses à une question est annihilée, avec celle de les interpréter et de leur donner ainsi un sens. Or, il n’est pas bon mais dangereux, pour une société, de n’être dressée qu’à une seule chose : obéir ; la grande histoire l’a déjà plusieurs fois illustré ! Tout à son constat, Alphabet prend le temps de raconter et de montrer qu’il existe des alternatives à ce modèle dominant, que d’autres choix existent. Il revient alors à chaque parent, dès lors qu’il sait, dès lors qu’il se sent concerné, touché en son for intérieur, de prendre ces chemins de traverse. Il faut se le permettre, s’en donner la capacité. Éduqués à la compétition, aux résultats et au rendement, les enfants ne sont plus considérés comme des individus à part entière : ils sont pourtant ce que l’humanité a de plus précieux, et la richesse de l’ensemble provient de la diversité des individualités. À travers l’implacable constat d’un naufrage, Alphabet porte haut les couleurs de l’enfance et l’impératif de la respecter. « L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que de vouloir y substituer les nôtres. » (Jean-Jacques Rousseau)

Jean-Philippe Agnese

Alphabet, de Erwin Wagenhofer (2015)

 

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