Les intelligences multiples – Entretien avec Howard Gardner

Interview parue dans Les Plumes n° 44, juin 2019

« Tout le monde est un génie. Mais si l’on juge un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide. » Cette citation rappelle que nous sommes tous intelligents à notre manière. Nous sommes allées à la rencontre d’Howard Gardner afin de mieux comprendre le concept des intelligences multiples.

 

Qu’est-ce que l’intelligence ? Est-elle innée ou acquise ?
Howard Gardner : Une intelligence est la capacité à fabriquer des objets ou à résoudre des problèmes qui ont de la valeur dans un environnement culturel donné. Je pense que les êtres humains ont un petit nombre d’intelligences relativement indépendantes que j’appelle les intelligences multiples. Les tests d’intelligence standards mesurent généralement les intelligences linguistique et logique, mais ne mesurent pas les autres intelligences que j’ai identifiées : musicale, spatiale, kinesthésique, interpersonnelle, intrapersonnelle et naturaliste. Chacune de ces intelligences a une composante génétique, mais chacune d’elles peut être développée et est renforcée par les occasions de la mettre en pratique. On peut appeler toutes ces capacités des « talents » ou toutes les appeler des « intelligences ». Je m’oppose à en choisir une ou deux pour les appeler « intelligences » en déclassant ou marginalisant les autres en les appelant de « simples » talents.

Chaque personne n’est-elle dotée que d’une seule forme d’intelligence ?
H. G. : En l’absence de blessure grave, nous possédons tous l’intégralité de cette palette d’intelligences, bien que nous différions quant à celle(s) qui est (sont) forte(s) ou non, à un moment particulier. Nos profils peuvent changer et changent continuellement tout au long de notre vie. L’entraînement et la pratique augmentent l’intelligence ; le fait de délaisser ou de mal utiliser une intelligence la diminue. Si une personne souhaite augmenter une intelligence, il vaut mieux vivre dans une société où il y a de bons enseignants et de bonnes méthodes d’enseignement, des opportunités pour exercer cette intelligence et divers types d’appareils, ce qui inclut évidemment toutes sortes d’aide technologique.

De plus en plus d’enfants passent un test de QI lorsque l’on suspecte une précocité intellectuelle. Toutefois, vous êtes opposé à ces tests. Pourquoi ?
H. G. : Je ne suis pas opposé aux tests en tant que tels. Les tests doivent être utilisés avec parcimonie et être interprétés intelligemment. Si un individu est vraiment intelligent dans un domaine – que ce soit le langage, la musique ou la compréhension des autres personnes –, il n’y a pas besoin de le tester. Les tests de QI sont les mieux adaptés pour déterminer qui va réussir dans un certain environnement éducatif – c’est pour cela qu’ils ont été créés à Paris par Alfred Binet il y a plus d’un siècle. Mais au fur et à mesure que la nature de la scolarité change, et comme les compétences nécessaires pour réussir dans la société évoluent aussi, ces tests doivent changer – ou alors ils vont devenir de plus en plus anachroniques.

Que conseilleriez-vous aux parents qui souhaitent découvrir le profil intellectuel de leur enfant ?
H. G. : Je recommande d’emmener l’enfant visiter un musée pour enfants ou tout autre endroit enrichissant (comme une nouvelle ville, une ferme ou le bord de mer). Observez ce qui intéresse l’enfant, comment il ou elle interagit avec le matériel, ce vers quoi il ou elle revient et ce qu’il ou elle laisse de côté, et en particulier le matériel qui l’attire et avec lequel, au fil du temps, il ou elle interagit de façon plus élaborée. Bien sûr, c’est plus facile à faire si vous avez vu et observé beaucoup d’enfants. Alors c’est bien d’être accompagné par quelqu’un qui enseigne à des enfants de cet âge-là ; une telle personne peut aider à distinguer l’attitude qui est attendue d’un enfant d’un âge et d’une expérience donnés de l’attitude qui sort de l’ordinaire pour un enfant de mêmes âge et expérience. Mais il est également important d’autoriser le changement dans le temps : deux jeunes enfants peuvent sembler d’intelligence similaire au moment M1, puis au moment M2 ou M3, il peut y avoir une différence significative ; un enfant fait un bond en avant car il ou elle est plus intelligent dans ce domaine. Yo-Yo Ma1 ne savait pas jouer du violoncelle à l’âge de 3 ans, mais il a certainement appris plus vite que la plupart des autres bambins de son âge !

Il est de plus en plus courant de vouloir adapter l’enseignement en fonction du profil d’apprentissage (auditif, visuel ou kinesthésique) de l’enfant. Cette approche est-elle pertinente ?
H. G. : Il est certainement pertinent d’enseigner de plusieurs manières tout sujet ou compétence. Mais je ne suis pas d’accord avec le fait que l’enseignement devrait être dispensé en diversifiant les modalités sensorielles ; l’enseignement devrait plutôt être dispensé en fonction des intelligences que l’enfant a montrées. Il n’y a pas de formule magique pour déterminer la ou les meilleures façons d’instruire un enfant ; il faut essayer selon plusieurs « points d’entrée ». Et bien souvent, l’enfant peut vous dire comment il ou elle apprend le mieux, quelle approche fonctionne et laquelle ne fonctionne pas. Bien sûr, la motivation peut grandement aider, et le parent ou l’enseignant efficace est attentif à ce qui passionne et dynamise l’apprenant et ce qui le démotive.

Pensez-vous que l’intérêt d’un enfant ou adolescent pour un sujet particulier soit directement lié à son intelligence dominante, ou bien cela relève-t-il plus de l’influence de l’environnement et de la façon d’enseigner ?
H. G. : Dans la plupart des cas, l’environnement de l’enfant – ce qui est valorisé par les amis et la famille, ce qui est enseigné à l’école – est susceptible d’avoir une influence plus grande sur les intérêts de l’enfant que l’aspect le plus fort de son intelligence. Toutefois, la manière dont l’enfant aborde le domaine d’intérêt peut refléter les aspects dominants de son intelligence. Pour être plus précis : je n’ai peut-être pas une grande intelligence spatiale, mais si ma famille, mes amis et mes professeurs se passionnent pour l’architecture ou le jeu de Go, alors il y a de grandes chances que cela m’intéresse aussi. Mais la façon dont j’aborde le jeu de Go va probablement refléter mes intelligences les plus fortes, par exemple logico-mathématique ou interpersonnelle. Bien sûr, si une intelligence est beaucoup plus développée que toutes les autres, elle prévaudra probablement, indépendamment de la transmission de l’environnement.

Comment une meilleure connaissance des intelligences multiples et du profil de chaque enfant peut-elle faciliter les apprentissages ?
H. G. : C’est une bonne question. Idéalement, un enfant devrait être capable d’apprendre de nombreuses façons différentes, en faisant appel aux différentes intelligences. Et si un enfant apprend bien, on devrait célébrer cela et simplement encourager l’enfant à continuer. Le défi apparaît quand l’enfant n’apprend pas bien. C’est le moment d’expérimenter avec d’autres « points d’entrée » et différentes façon de continuer la leçon – jusqu’à trouver le « point d’entrée » qui sera efficace. Comme je l’ai dit précédemment, l’enfant peut souvent aider en indiquant ce qui fonctionne et pourquoi. Presque tous les enfants veulent apprendre. C’est à ceux qui entourent l’enfant de l’aider à découvrir ce qui fonctionne pour lui ou elle, et de communiquer régulièrement avec l’enfant, jusqu’à ce que l’enfant puisse prendre en charge son propre apprentissage. À ce moment-là, le plus important des objectifs éducatifs est atteint : l’enfant sera désormais capable d’apprendre tout au long de sa vie !

Interview et traduction Karine Povert

1 – Violoncelliste américain d’origine chinoise né à Paris.

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La théorie des intelligences multiples selon Howard Gardner

Howard Gardner est psychologue du développement et chercheur. Jusqu’en 2019, il officiait également, et depuis plus de 20 ans, comme professeur adjoint de psychologie (Harvard University) et professeur de cognition et d’éducation (Harvard Graduate School of Education). C’est après avoir travaillé sur les lésions cérébrales puis sur les « idiots savants » qu’il a envisagé l’existence de plusieurs formes d’intelligences indépendantes les unes des autres. Pour identifier ces intelligences, Howard Gardner a travaillé selon un schéma précis imposant que chaque intelligence réponde à huit critères préalablement définis, dont exister isolément, posséder une structure neurale propre, se développer de manière spécifique, exister dans l’histoire de l’évolution et pouvoir être mise en évidence par des recherches expérimentales et des tests psychométriques. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans 27 langues. Son ouvrage sur les intelligences multiples (publié en 1983, puis enrichi en 1993) est un best-seller qui a influencé le milieu éducatif dans de nombreux pays.

www.howardgardner.comwww.multipleintelligencesoasis.orgwww.facebook.com/OfficialMIOasis

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Les intelligences multiples

Howard Gardner a mis en évidence huit formes d’intelligence :

◊ linguistique : capacité à analyser l’information et à utiliser les mots. Elle est utilisée dans le cadre du langage oral (parler, écouter) et écrit (lire, écrire). On la retrouve chez les écrivains, poètes, polyglottes, avocats, conférenciers, etc. L’enfant est sensible aux mots, joue avec eux, s’exprime clairement, apprend mieux lorsque les phrases sont bien construites.
◊ logico-mathématique
 : capacité à manipuler les nombres et résoudre des problèmes logiques abstraits. Elle est utilisée pour calculer, mesurer, déduire, catégoriser, analyser des causes et conséquences. On la retrouve chez les scientifiques, comptables, informaticiens, hommes d’affaires, etc. L’enfant recherche les liens logiques, formule des hypothèses, est à l’aise avec l’abstraction.
◊ interpersonnelle : capacité à comprendre les autres, communiquer, anticiper des comportements. Elle est utilisée pour interagir avec les autres en s’adaptant aux différents tempéraments et situations : empathie, coopération, tolérance, manipulation, etc. On la retrouve chez les personnes charismatiques, leaders, enseignants, politiciens, commerçants, managers d’équipe, médiateurs, conseillers, etc. L’enfant est sensible à son entourage, est à l’écoute des autres, aime apprendre en groupe, se fait facilement des amis.
◊ intrapersonnelle : capacité à bien se connaître, à avoir une image de soi précise. Elle est utilisée pour analyser et comprendre ses émotions, prendre conscience de ses besoins et désirs, anticiper ses comportements, faire de l’introspection. Elle est parfois confondue avec l’égocentrisme. On la retrouve chez les psychologues, sociologues, philosophes, etc. L’enfant a besoin de réfléchir, de s’isoler pour se concentrer.
◊ musicale : capacité à percevoir, reconnaître, mémoriser, interpréter et créer des mélodies et des rythmes. Elle est utilisée pour écouter de la musique, chanter, jouer d’un instrument, composer une mélodie. On la retrouve chez les chanteurs, musiciens, compositeurs, etc. L’enfant aime la musique, est sensible aux rythmes, apprend mieux en utilisant des mélodies ou des rythmes.
◊ naturaliste : capacité à être sensible à la nature et à la comprendre, à différencier et catégoriser les objets. Elle est utilisée pour apprécier, reconnaître et classer les animaux, les plantes, les minéraux, les œuvres d’art, etc. On la retrouve chez les botanistes, zoologistes, archéologues, cuisiniers, métiers du marché de l’art, etc. L’enfant est observateur et perçoit les détails, aime la nature, faire du jardinage, s’occuper d’animaux.
◊ spatiale : capacité à établir des relations entre les objets dans l’espace, à se repérer (sens de l’orientation). Elle est utilisée pour visualiser une image dans l’espace, créer une image mentale, ranger les objets, établir un plan de route, etc. On la retrouve chez les architectes, urbanistes, photographes, menuisiers, infographistes, stylistes, joueurs d’échecs ou Tetris, etc. L’enfant visualise mentalement ses apprentissages, comprend mieux en regardant des objets ou images, est très imaginatif.
◊ corporelle-kinesthésique : capacité à utiliser son corps, à maîtriser ses mouvements, à s’exprimer par le geste. Elle est utilisée dans le cadre d’activités manuelles ou physiques. On la retrouve chez les sportifs, danseurs, chirurgiens, artisans, comédiens, etc. L’enfant apprécie le sport, le théâtre, les travaux manuels, il apprend mieux quand il peut bouger et manipuler les objets, parle avec les mains.

Il est fréquent de regrouper ces intelligences par analogie : intelligences scolaires (linguistique et logico-mathématique), méthodologiques (visuo-spatiale et kinesthésique), environnementales (musicale et naturaliste) et d’actions (intrapersonnelle et interpersonnelle). Howard Gardner avait commencé à travailler sur la possibilité d’une neuvième intelligence, l’intelligence existentielle, mais les travaux ont été interrompus sans pouvoir répondre aux huit critères qu’il avait définis.

 

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