Rencontre avec Thierry Pardo

Paru dans Les Plumes n° 36, mars 2016

Thierry Pardo est chercheur indépendant, associé à l’université du Québec à Montréal. Il est aussi professeur d’aïkido et papa non scolarisant. Vous aurez l’occasion de le rencontrer lors des ateliers et conférences qu’il donnera un peu partout en France du 2 au 22 mars 2017. Nous lui consacrons donc cette rubrique, afin de vous mettre en bouche. Sa visite est organisée par David Lerebours, l’un des porteurs du projet d’une école démocratique¹ à Paris.

Trouver le mot juste

Au Québec, Thierry Pardo est l’un des deux seuls chercheurs spécialisés sur l’instruction hors école, avec Christine Brabant², ainsi que quelques étudiants, chercheurs en devenir. Au fil de ses livres, il approfondit sa réflexion sur la non-scolarisation. Et, depuis sa maîtrise notamment, il se demande « avec quels mots nommer ce qu’on vit » car les mots généralement en usage (homeschooling, unschooling, école à la maison, instruction en famille, etc.) « ne désignent pas ce qu’on fait ». Il estime « radicale » et pas toujours conforme à la réalité, voire même la traduction d’un certain « snobisme » ambiant, l’affirmation d’un total non-interventionnisme auprès des enfants. Selon lui, une personne lambda qui entendrait des parents affirmer cette posture éducative s’inquiéterait et imaginerait des « Victor de l’Aveyron »³, incultes et livrés à eux-mêmes. N’est-ce pas «  se tirer une balle dans le pied » ? s’interroge-t-il en essayant de trouver un mot qui rendrait réellement compte de la relation éducative en contexte non scolaire. Car, à son avis, les formulations telles que « apprentissages libres, autonomes, sans éducation » ne sont pas en adéquation avec le quotidien des familles, pas plus qu’ « école à la maison ». Il compare ce vide lexical, « ce manque de formulations qui désignent nos pratiques dans leur diversité », à la réussite lexicale des mots « permaculture » et « agro-écologie », qui, pour lui, dépeignent beaucoup mieux la pratique qu’ils désignent.

L’arroseur arrosé

Au gré de notre conversation,Thierry Pardo m’a raconté une savoureuse anecdote : à l’occasion d’un contrôle de leur instruction, ses enfants, alors âgés de 7 et 10 ans, ont mis en place et fait passer un examen de mathématiques à l’inspecteur, un ancien professeur de cette matière, comportant de l’histoire des mathématiques et des exercices ; et l’inspecteur n’a obtenu que 2 sur 10 ! À la fin de ce qui a dû être pour lui une épreuve, dans tous les sens du terme, l’inspecteur s’est levé et a dit : « J’ai compris ». Depuis, ils sont devenus bons amis et discutent lorsqu’ils se rencontrent dans la rue. Mais il aura fallu que cet inspecteur, toute honte bue, ose se prêter au jeu imaginé par la famille et en tire honnêtement les conséquences. Une autre appellation que « école à la maison », « instruction hors école », « non-scolarisation », « la non-école à la pas-maison », etc., a déjà fait l’objet de questionnements, tant sur les listes de discussion que dans d’anciens bulletins de l’association Les Enfants D’Abord. Début 2016, après avoir écouté une émission de France Culture consacrée à la lexicologie et la terminologie, j’ai contacté la responsable de l’éducation de la Commission de terminologie et néologie, en expliquant le problème rencontré par les familles du fait de l’absence de dénomination reconnue et sur laquelle se baser. Devenue la Commission d’enrichissement de la langue française, cet organisme rend des avis sur l’évolution lexicale du français. L’actualité autour de la non-scolarisation serait propice à une relance car il semble plus que jamais essentiel de préciser de quoi les parties – familles, personnel académique et municipal – parlent. À quand un dictionnaire de la non-scolarisation ? Et le mot de la fin pourrait être demandé à cet inspecteur ouvert d’esprit rencontré par la famille Pardo à l’occasion du contrôle de l’enseignement : qu’a-t-il eu l’impression de vivre ce jour-là ? Une « simple vérification » ou bien une « mise à l’épreuve humiliante » ?

Bernadette Nozarian

1 – Pour comprendre ce qu’est une école démocratique, voir Les Plumes n° 33, L’Ecole Dynamique, une école démocratique (n° 33)
2 – Voir Les Plumes n° 25, Rencontre avec Christine Brabant.
3 – Enfant sauvage découvert à la fin du XVIIIe siècle.

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