Cultiver la créativité – Entretien avec Marie Gervais

Interview parue dans Les Plumes n° 45, septembre 2019

Face à l’injonction faite aux parents de développer la créativité de leur enfant, il est facile de se laisser attirer par les propositions toutes faites dont regorgent les commerces, alors que, comme nous le rappelle Marie Gervais dans cette interview, la créativité naît de la liberté d’action et de création.

 

Vous êtes l’auteure d’un livre sur la créativité et d’un autre sur la nature. Peut-on dire que nature et créativité sont liées ?
Marie Gervais : Oui, absolument ! Heureusement, on entend enfin beaucoup parler aujourd’hui de l’importance du jeu libre pour les enfants et de la nécessité de passer du temps dans la nature. J’aime beaucoup lier les deux car la nature offre justement cette possibilité de jeu libre : l’enfant doit faire avec les ressources qu’il a sous la main pour inventer, créer, jouer. C’est inépuisable et source de beaucoup d’apprentissages et de créativité ! Créer ses propres jeux lors d’une balade dans la nature, faire du land art (de l’art avec les éléments naturels autour de soi), c’est s’adapter à ce qu’on a autour de soi, apprentissage indispensable pour se construire. Cela permet également à l’enfant de découvrir qu’il n’y a pas besoin d’acheter constamment : on peut faire soi-même. Apprentissage important pour le parent aussi, qui peut vite être pris dans une course sans fin à l’achat pour occuper ou satisfaire l’enfant… Jouer et créer dans la nature, c’est aussi développer son imagination. L’art du détournement, très utilisé chez les enfants, est aujourd’hui mis à mal par la profusion de jouets et de jeux trop réalistes avec lesquels l’enfant n’a pas d’autre choix que de jouer selon les règles du fabricant. Un bâton, une pomme de pin ou un morceau de tissu peuvent devenir tellement de choses grâce à l’imagination qu’il serait dommage de ne pas en profiter en permettant à l’enfant de développer son monde intérieur ! Une précision importante : quand je parle de jouer dans la nature, c’est aussi accessible aux citadins. La nature, ça peut être le square du quartier. Il y a déjà de quoi faire, explorer, créer et imaginer en utilisant un bac à sable, des branches d’arbres. Et profiter de la nature, c’est aussi observer les fourmis sur le trottoir, l’oiseau sur le balcon, et toute la vie minuscule qui vit à nos pieds. Tout est dans la liberté que nous offrons à nos enfants dans ces espaces ! On peut aussi ramener des éléments naturels à la maison et laisser l’enfant créer avec (pommes de pin, jolis galets, bâtons à peindre, marrons, glands, belles feuilles d’automne…). Laissons aller notre imagination pour créer avec des œuvres abstraites, en faire des petits monstres, dessiner autour ou bien juste les disposer pour le plaisir des yeux…

On a tendance à penser que la créativité est un processus interne très personnel. Pourtant, dans vos ouvrages, on retrouve cette idée de « faire en famille ». Pourquoi créer ensemble est-il important selon vous ?
M. G. : C’est un fil rouge que je mets en avant dans tous mes livres et mes articles car c’est pour moi essentiel. On vit dans une société de plus en plus connectée, mais on a créé un déséquilibre : si Internet nous permet de nous relier à des gens partout dans le monde (ce qui est extraordinaire et source de grande richesse et d’ouverture ! ), on en oublie parfois de nous connecter à ceux qui sont là, autour de nous. On se plaint de nos enfants scotchés à leurs écrans mais ne sommes-nous pas nous-mêmes, parents, constamment sur nos propres écrans ? C’est un équilibre primordial à  trouver car les enfants ont besoin de ce lien pour se construire : un écran ne peut pas remplacer un échange entre deux personnes, avec tous les sens en éveil. La créativité n’est pas la production d’un objet fini mais un processus ; c’est la liberté d’explorer, de faire, d’essayer. Dans le même esprit, quand je parle de « faire en famille », ce n’est pas pour produire quelque chose ensemble (même si c’est génial ! ) mais pour avant tout passer du temps ensemble. Dans notre société toujours plus rapide, pressés par nos emplois du temps et nos obligations quotidiennes, nous pouvons facilement oublier de prendre le temps d’être simplement ensemble, en famille. Avec nos  smartphones, on se retrouve souvent à faire deux choses en même temps, et donc à ne plus être réellement présents pour nos enfants. Or, il vaut mieux être à 100 % réellement avec eux pendant 20 minutes qu’à moitié sur notre téléphone pendant une heure ! Même s’ils ne le disent pas, ils le ressentent fortement et, chez les tout petits, c’est d’autant plus problématique. Plus l’enfant est petit, plus notre attention envers lui doit être forte. Ayant aujourd’hui deux adolescents à la maison, je pense que c’est un âge auquel il faut être aussi très présent et attentif : la difficulté étant de réussir à lâcher prise côté liberté et autonomie tout en gardant un lien proche, en nous adaptant à leur personnalité en évolution. C’est un vrai travail d’équilibriste. Plus que jamais, je ressens ce besoin de proposer des temps plus courts mais en vraie présence à l’autre !

On comprend l’importance de passer du temps en famille. Mais n’est-il pas également essentiel au développement des enfants de passer du temps seuls, notamment pour explorer la nature ?
M. G. : Si, complètement ! Là encore, être parent, c’est être un équilibriste : nous devons créer un environnement permettant à nos enfants d’apprendre à être seuls et d’apprendre à vivre en collectif, de développer leur créativité et d’apprendre à intégrer et respecter les règles, de se respecter tout en respectant les autres, d’apprendre l’autonomie sans pour autant les jeter dans le grand bain de force… Il est pour moi primordial de restaurer la notion de solitude : on la voit souvent comme quelque chose de négatif et, en éducation, elle peut être utilisée comme une punition (isoler un enfant pour le punir, par exemple) alors qu’elle est essentielle à la construction de la personnalité. Si certains enfants, plutôt introvertis, en ont plus besoin, elle est néanmoins essentielle à tous. Être seul, c’est apprendre à vivre avec soi-même, reconnaître sa valeur, ne pas dépendre des autres en amitié comme en amour. La solitude, lorsqu’elle n’est pas présentée et vécue comme une punition ou un rejet, permet d’apprendre à s’apprécier et à se forger ses propres ressources. Je dis souvent à mes enfants qu’on est la seule personne avec qui on va passer toute notre vie, alors autant s’apprécier soi-même !

Encourager la créativité de son enfant peut sembler complexe pour un parent et il·elle peut alors avoir recours à l’un des nombreux kits créatifs que l’on trouve dans le commerce. Toutefois, vous affirmez que, bien souvent, ces kits créatifs n’ont de créatif que le nom. Qu’entendez-vous par là ?
M. G. : La créativité est devenue un marché. On sait aujourd’hui combien il est important de la développer, du coup on trouve tout et n’importe quoi estampillé « créatif », surtout pour les enfants. Il faut donc apprendre à reconnaître ce qui est réellement créatif et ce qui ne l’est pas. Les jeux et kits d’activités où l’enfant a simplement à remplir des cases (le coloriage par exemple) ou à faire selon un modèle précis (réaliser un attrape-rêve ou une sculpture en suivant une notice pas à pas, par exemple) ne sont pas vraiment « créatifs » puisqu’il n’a pas la liberté d’explorer ses propres envies ou techniques. Après, ça ne veut pas dire que c’est à mettre à la poubelle ! Toutes ces activités sont intéressantes, le coloriage par exemple a des vertus d’apaisement, de recentrage même pour les adultes, et c’est génial de pouvoir créer ses propres objets de décoration. Mais il ne faut pas confondre « créer » et « créativité ». La créativité est importante et doit être explorée car elle est unique, personnelle, c’est un processus qui permet de se découvrir, d’oser, de tester et surtout de lâcher prise avec l’idée du « parfait », du « bien », du « comme il faut » qui amène tant de personnes à l’idée qu’ils sont « nuls », qu’ils ne savent pas faire parce qu’ils n’arrivent pas à faire aussi bien que untel ou unetelle… Les kits créatifs ne sont pas à jeter (ma fille en est une grande consommatrice ! ), mais il est important d’offrir aussi à l’enfant la possibilité de se détacher du « faire comme » (le modèle/l’artiste/le parent/le réel). La créativité, ce n’est pas reproduire selon un modèle ou le réel, c’est faire selon son envie, selon ce que ça nous inspire. C’est donc profondément personnel et unique et c’est pour cela que chaque enfant (et adulte) doit avoir la possibilité de l’explorer, et de découvrir qu’il a cette ressource en lui.

Lire un ouvrage inspirant tel que ceux que vous avez écrits insuffle une énergie nouvelle pour faire. Toutefois, le quotidien, avec ses aléas et ses impératifs, fait peu à peu retomber cette motivation. Quels conseils donneriez-vous aux parents qui, une fois seuls avec leurs enfants, se retrouvent démunis pour faire perdurer leurs envies créatives et buissonnières dans le temps ?
M. G. : Merci ! J’essaie justement de faire passer dans mes livres cette idée de déculpabilisation. J’entends tellement de parents autour de moi dire qu’ils ne savent pas faire, qu’ils sont nuls ou qu’ils n’ont pas le temps, que je veux d’abord déconstruire certaines idées tenaces : il ne s’agit aucunement de tout faire ou de tout savoir faire (c’est même totalement contre-productif ! ), mais de revenir à la simplicité et de prendre le temps. Ce que je propose à travers mes livres, c’est donc une multitude d’idées où piocher selon les sensibilités et goûts de chacun, et des pistes de réflexion pour chaque parent. Je ne prétends pas donner de conseils, encore moins de méthode, je veux juste amorcer des questionnements. Chaque parent fait ensuite en fonction de son environnement et de ce qu’il est. Je le redis et termine sur cette idée essentielle qui peut déculpabiliser le parent : c’est un équilibre à trouver. Oui, ça demande un effort…! Mais nous sommes parents, c’est notre rôle d’observer nos enfants grandir et de nous adapter à leurs besoins changeants. Cela veut dire qu’il est aussi normal d’avoir des moments de fatigue, des moments où on a juste envie de ne rien faire, de confier nos enfants à d’autres adultes, de ne pas réfléchir à comment développer leur créativité ce week-end ou bien ce mois-ci… On ne le dira jamais assez : c’est normal. La parentalité n’est pas une compétition, c’est une course de fond où on a le droit de marcher quand on est fatigués ! Du temps et de l’attention (et l’amour qui en découle) : voilà ce dont nos enfants ont besoin par-dessus tout. La créativité est comme l’affection : elle ne s’achète pas !

Interview Karine Povert

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Après un cursus en histoire et histoire de l’art, Marie Gervais a étudié les sciences de l’éducation. Mère de deux enfants et passionnée par l’enfance et l’éducation à l’autonomie, elle a co-fondé une école démocratique et partage depuis plusieurs années ses réflexions autour de l’éducation. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages pratiques sur les loisirs créatifs, les bricolages en famille, l’éducation à la nature et la créativité.

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