Rencontre avec Christine Brabant

Interview parue dans Les Plumes de LAIA n° 25, juin 2014

Pascal est allé à la rencontre de Christine Brabant, professeure-chercheuse en science de l’éducation à l’université de Québec en Abitibi-Témiscamingue (Canada). Elle s’intéresse à l’instruction à domicile depuis plus de dix ans et son travail de recherche dans ce domaine a été récompensé à deux reprises, au Canada et en Suisse. Elle publie des articles scientifiques, écrit des rubriques d’encyclopédie, communique sur ses travaux lors de colloques et congrès scientifiques et professionnels. Elle est l’auteur du livre L’école à la maison au Québec : un projet familial, social et démocratique, et a participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Natural Born Learners – Unschooling and Autonomy in Education.

 

Quel a été votre parcours et comment en êtes-vous venue à vous intéresser à l’instruction en famille ?
C. B. : J’ai d’abord été enseignante, et comme enseignante, j’étais une personne qui voulait comprendre fondamentalement les raisons de notre système scolaire actuel, les grands enjeux socio-pédagogiques, et j’ai trouvé par hasard, en regardant la télévision, un groupe de personnes qui se posaient un peu les mêmes questions que moi : c’étaient les parents qui faisaient l’école à la maison au Québec, et qui avaient aussi le courage de remettre en question les a priori, les variables invisibles du système scolaire. C’est comme ça que j’ai commencé un parcours d’études supérieures, maîtrise, doctorat, post-doctorat, etc., pour comprendre tous les enjeux et les possibilités du mouvement d’école à la maison.

Quelles sont les caractéristiques dans la façon d’apprendre des enfants non scolarisés ?
C. B. : Il est clair qu’une des caractéristiques, c’est la possibilité de gérer soi-même son parcours, autant dans les rythmes que dans les lieux ou dans ses objets. Il y a des enfants qui développent des passions pour des sujets qui ne font jamais partie des programmes scolaires, mais qui sont très porteurs sur le plan éducatif. […] Parfois aussi, les enfants sont plus curieux que l’Éducation nationale pour ce qui est de découvrir la culture, la gastronomie ou la littérature du pays d’un autre continent, et peuvent approfondir cette connaissance, ce qui leur apportera un regard nouveau sur leur propre culture. Les enfants ont beaucoup d’intérêt, de curiosité qui dépasse celle des adultes qui créent les programmes scolaires. Il est intéressant de voir que les enfants, quand on leur offre plusieurs stimulations, peuvent s’intéresser à toutes sortes de choses variées et qui vont, au bout du compte, développer les mêmes compétences que s’ils s’étaient intéressés aux sujets présentés à l’école. L’envie d’apprendre peut être plus facilement nourrie quand il a un certain pouvoir sur le choix des sujets, du rythme, des cahiers, ce qui est plus difficile à nourrir à l’école parce qu’évidemment il y a le fonctionnement de groupe. Ensuite, le fait de fréquenter moins d’enfants et de professeurs au quotidien, sur une semaine, maintient un intérêt plus grand pour les autres. Ils ont cette soif de rencontrer des gens, soif qui peut être trop satisfaite à l’école et parfois même devenir une invasion de l’espace personnel, et à force d’être toujours en groupe, l’enfant peut chercher à s’isoler, à prendre du recul pour avoir un peu d’espace personnel. Avec l’école à la maison, on a la situation inverse : l’espace personnel étant bien respecté, bien nourri, il va rester un intérêt à rencontrer des gens, à découvrir les différences.

Selon vous, quels sont les enjeux qui font que la question de l’instruction en famille reste un point de tension difficile à apaiser entre les familles et les administrations ?
C. B. : Au cours des recherches que j’ai faites, j’ai travaillé d’une part avec des parents et d’autre part avec des administrateurs scolaires pour imaginer une résolution de ces tensions. Parmi les premiers obstacles, il y a la méconnaissance les uns des autres et la méfiance qui découle de cette méconnaissance. Il y a également l’impression de ne pas être reconnu dans ses compétences, dans sa bonne volonté pour les enfants. Autant les administrateurs scolaires se sentent jugés et dénigrés par les parents, autant les parents sentent que leur compétence n’est pas reconnue et qu’ils sont mis en doute par l’administration scolaire. Je pense donc qu’il y a au départ un obstacle qui est, malgré tout, assez facile à dépasser en permettant à chacun de mieux connaître les objectifs de l’autre, de mieux connaître la bonne intention d’éduquer les enfants et d’offrir à chacun une éducation de qualité, et c’est un objectif que tous ont en commun. A partir du moment où on développe des objectifs communs, où on s’entend sur une bonne volonté et un projet commun malgré les diversités possibles, ces tensions vont être plutôt réconciliables.

Pensez-vous qu’un recours massif à l’instruction en famille pourrait véritablement induire des changements sociétaux ?
C. B. : Je ne crois pas vraiment à un recours massif à l’enseignement à la maison parce que c’est un projet qui demande tellement d’investissement de la part des parents. Par contre, je peux facilement imaginer que l’éducation qu’il y aura dans 50 ou 100 ans pourra être différente de celle que l’on a maintenant et ressembler en quelque sorte à l’école à la maison, parce que les technologies vont permettre que les enfants soient ailleurs que dans un établissement physiquement localisé. Les technologies vont aussi permettre des parcours différenciés, individualisés pour chaque enfant, tout en ayant un suivi de la part des spécialistes de l’éducation. Et j’espère que l’engagement parental sera de plus en plus favorisé et encouragé. Au Québec, on parle de partenariat école-famille-communauté ; c’est quelque chose qui est vraiment souhaité mais difficile à mettre en place avec les systèmes scolaires comme on les connaît maintenant. Possiblement que l’éducation du XXIe siècle sera influencée par ce mouvement de parents qui démontrent une autre voie possible. C’est pour cela que j’estime important de maintenir le droit à l’instruction en famille, de maintenir cette possibilité d’avoir un espace d’expérimentation pédagogique et sociale qui peut permettre à l’ensemble de la société de trouver des solutions nouvelles en éducation à des problèmes qui ne trouvent pas d’issue dans le système scolaire actuel.

On assiste de plus en plus au développement de groupes locaux de familles non scolarisantes. Qu’en pensez-vous ?
C. B. : Je pense que c’est une très bonne nouvelle. Cela permet aux familles de partager leurs bonnes et mauvaises expériences, de se soutenir dans leurs expérimentations. De plus, il y a un partage des ressources entre parents. Évidemment, cela permet aussi une socialisation des enfants entre eux, une socialisation qui est fort intéressante car elle est multi-âge, car on y trouve une grande diversité, parfois plus grande que dans une école de banlieue où il y a parfois plus d’uniformité et moins de contact avec des gens différents. Je pense que ces regroupements sont de belles actions collectives de parents qui recréent une communauté éducative autour de leurs enfants et qui font en même temps, pour leurs enfants, la démonstration d’une action citoyenne, d’un effort de mise en commun et d’interaction entre adultes.

Propos recueillis par Pascal Baffert
Transcription Karine Povert

Les États et l’instruction en famille
par Christine Brabant

On observe à travers le monde différentes attitudes ou philosophies qui ont été mises en place et qui sont à l’état d’expérimentation en ce moment. J’ai distingué six approches types qui sont utilisées de façon pure ou combinée :
– l’interdiction totale de l’instruction en famille ;
– une attitude de contrôle qui permet l’instruction en famille en exigeant qu’elle reproduise le système scolaire à la maison ;
– la supervision qui est une philosophie de co-construction et de dialogue où à la fois parents et autorités scolaires ont un pouvoir de décider de cette relation et des finalités de cette éducation ;
– le soutien : l’état met en place toutes sortes de mesures de soutien, qu’elles soient financières, didactiques ou autre, mais sans aucune obligation de la part des parents ;
– l’ignorance mutuelle, du fait de l’autorité scolaire ou du fait du parent, sans aucune interaction, mis à part parfois un avis d’intention d’instruire à la maison ;
– l’intervention d’un tiers éducatif qui peut suivre ou contribuer à l’éducation, voire même parfois l’évaluer à partir du moment où ce tiers a été choisi par les parents et reconnu par l’institution scolaire. Dans certains États, cela a permis de dénouer la confrontation entre parents et institution scolaire en remettant cela entre les mains d’un tiers reconnu par les deux.

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